« Donner un image à hauteur d’homme des migrations »

Olivier Jobard au festival Visa pour l’image. Photo : Lili Marie

Olivier Jobard, photo-journaliste, originaire de Mercurey, a exposé au festival VISA pour l’image à Perpignan en septembre 2021. Il a aussi échangé avec des groupes scolaires sur son expérience.

Newspro&co : Nous avons pu découvrir dans ce couvent vos photographies sur l’Ethiopie et notamment les personnes de Moustafa et d’Habrehaley, des exilés. Est-ce que vous gardez contact avec les gens que vous rencontrez ?

Olivier Jobard  : « Oui bien sûr, je garde contacte avec les gens que je rencontre, surtout avec ceux avec qui je passe beaucoup de temps. J’ai besoin de créer un lien d’amitié, afin que je me sente suffisamment proche, pour me sentir légitime en tant qu’inconnu pour raconter la vie des autres. Je ne peux pas passer 6 mois sur la route avec quelqu’un et une fois arrivé en France, reprendre ma vie, comme si rien ne s’était passé. De la même façon, j’essaie d’ouvrir mes portes et de partager ma vie. Par exemple, j’ai tissé des liens avec un jeune camerounais en 2004, Kingsley. Lorsqu’il est venu en France, j’étais un peu comme sa famille française et à chaque fois qu’il se passe quelque chose dans sa vie, il me met au courant. Je le conseille, je l’accompagne ; il a même rencontré mes enfants. Parallèlement, il y a d’autres personnes qui m’ont déçu. En fait, la majorité de mon cercle d’amis est liée à mon métier donc naturellement je garde des liens, cela fait partie de ma vie. »

Newspro&co : Vous êtes représenté aujourd’hui par l’agence Myop alors qu’avant vous dépendiez de Sypa Press. Pourquoi avez-vous changé d’agence ?

O. J : « J’étais salarié d’une agence pendant 20 ans, mais elle a été rachetée. La presse va mal depuis plusieurs années, elle n’est plus rentable. Le groupe allemand a donc licencié des photographes pour ne garder que le nom et l’image de l’agence. Ils ont décidé de ne plus produire d’images. Je suis donc indépendant depuis plus de 10 ans et d’ailleurs cela m’a permis d’évoluer. »

Newspro&co : Comment avez vous su que vous vouliez devenir journaliste ? Et pourquoi la photographie ?

O. J  : « J’ai commencé par la photographie avant le journalisme. Quand j’étais en seconde j’ai développé ma passion pour la photographie en adhérant à un photoclub et en travaillant sur des thèmes qui me plaisaient. Puis en terminale je voulais que cette passion devienne mon métier. J’ai alors fait un BTS à l’école Louis Lumière à Paris. Dans le cadre de cette formation, j’ai fait mes stages en entreprise à SIPA Press et c’est par ce biais là que je suis rentré dans ce métier. »

Le photoreporter Olivier Jobard a expliqué son travail aux reporters du Lycée Bonaparte. Photo MH

Newspro&co : Quel moment préférez vous dans votre métier ?

O. J  : « Il y a des moments où, lorsque l’on fait de la photo, on est en osmose, sur un petit nuage. Ce sont des moments rares mais précieux. On sait que lorsque l’on prend la photo, on va capturer un moment rare. Mais ce qui est important pour moi est de partager le quotidien des gens. Par exemple, pour le sujet sur Mustafa. Je vis avec lui, je partage son quotidien, ses angoisses, ses rêves. Pour moi, le but est de donner une image à hauteur d’homme des migrations.»

Newspro&co : Quand vous êtes en reportage, est-ce qu’il vous arrive d’avoir peur ?

O. J . : « J’ai souvent peur, c’est vrai mais j’essaie de prendre un minimum de risques pour un maximum de qualité. J’essaye de faire attention mais on ne prévoit pas tous les risques. Il faut essayer de doser le danger, malgré les situations très changeantes. D’ailleurs, il arrive que je me retrouve dans des situations très compliquées par exemple avec des groupes de djihadistes.  Il est vrai que les pays qui m’intéressent le plus, sont des pays en crise.»

Newspro&co : Quel est le pays qui vous a le plus marqué ?

O. J. : « Je pense que c’est l’Afghanistan. J’y suis allé plusieurs fois dont une première en 1998. C’est un pays magnifique, j’y ai fait de très belles rencontres dont ma compagne ! Ce pays me tient à cœur. C’est un lieu qui est resté très authentique, les gens sont touchants. Ils m’ont marqué par leur douceur, leur gentillesse, mais aussi par leur dureté et leur grain de folie. C’est un lieu pour lequel j’ai beaucoup d’affection»

Newspro&co : Est-ce que c’est dur d’être loin de chez vous, de partir longtemps ?

O. J  : « Oui c’est dur, mais c’est un choix. J’ai la chance d’avoir une compagne qui est aussi journaliste et qui comprend mes absences. On alterne nos départs pour garder les enfants. J’ai la chance de partir, voyager. C’est un métier de passion, pas un métier de contraintes. Je me documente beaucoup sur des sujets liés à mon métier. Je vis très enfermé là-dedans, les personnes de mon entourage sont intimement liés à mon métier. Mes enfants comprennent et donc ça se passe pas plus mal qu’ailleurs. »

Newspro&co : Quel matériel utilisez-vous?

O. J  : « Je travaille avec du matériel Sony qui me sponsorise. Je suis devenu influenceur! D’ailleurs grâce à Sony Alpha je peux faire de la photo et de la vidéo ».

Newspro&co: Comment financez-vous ces voyages ?

O. J  : «  Aujourd’hui, les journaux n’acceptent que rarement de financer des projets en raison de la baisse des ventes. Ce sont généralement les chaînes de télévisions ou les bourses qui financent nos voyages. Malheureusement, je n’arrive pas à faire financer tous mes projets. Un cinquième seulement peuvent se réaliser. Je ne gagne pas ma vie uniquement par les reportages, je vends également mes photos pour des expositions et participe à des ateliers scolaires. »

Newspro&co : Les financements englobent-ils tous les frais ?

O. J : « Dans le cas de la commande d’un reportage, tout est pris en charge, on est payé à la journée.

Les projets vendus aux chaînes de télévision, comme celui du Yémen, c’est un forfait à 1400 € la minute de reportage qui sert à se payer, mais également les frais et le monteur. Il y a plusieurs façons d’être payé, c’est un peu de l’artisanat ! »

Olivier jobard en compagnie de Guillaume Herbaut au festival Visa pour l’Image. Tous deux ont parlé de leur métier aux reporters de Newsproandco. Photo MH

Newspro&co : Partez-vous seul ?

O. J  : « Je pars souvent seul notamment quand je fais de la photo. Il m’arrive aussi d’avoir un accompagnateur comme Charles. En effet, pour la télévision, c’est difficile de partir seul et de gérer à la fois la photo, l’écrit et la vidéo. Je fais parfois appel sur place à d’autres personnes. Parallèlement, il faut parfois rentrer en contact, en amont du reportage avec un chauffeur, un traducteur. Dans certains endroits, les langues se mélangent et nécessitent plusieurs personnes »

Newspro&co : Y- a t-il des photos que vous n’avez pas publiées ? Vous autocensurez-vous ?

O. J  : « Oui, souvent, lorsque qu’il se passe quelque chose de rapide, c’est presque un reflex, vous photographiez. En Afghanistan, une roquette est tombée sur un marché alors que je me trouvais juste à côté dans une voiture. Je suis sorti sans hésiter pour prendre des photos au hasard. Il y avait des morts, ce n’était pas beau. J’étais partagé entre l’urgence de faire des photos et la peur qu’on me prenne ma carte mémoire. Bien-sur, il y a des photos que je n’ai pas publiées avec le recul, par respect pour les personnes photographiées. Il m’est aussi arrivé de ne pas prendre certaines scènes en photo parce que les personnes me font comprendre qu’elles ne veulent pas être photographiées. Certaines fois, dans le cas des migrants syriens en Grèce, il craignaient des représailles contre leur famille restée en Syrie s’ils venaient à être reconnus. Évidemment, aucune photo ne mérite de pareilles conséquences. Je prends généralement mes photos naturellement et en restant visible : c’est un équilibre fragile. »

Newspro&co : Quelle est la récompense qui vous a le plus touchée ?

O. J :« Ce n’est pas vraiment le prix en lui-même qui m’intéresse mais ce sont les moments passés dans le quotidien des personnes que je photographie. Tout ces moments d’intimité, d’émotions sont précieux, ils me nourrissent : c’est ça le vrai cadeau. »

Newspro&co : Avez-vous des nouvelles des personnes photographiées ?

O. J :« Oui, Gorban, un jeune que j’ai suivi a pu retrouver sa famille qui a fui l’Afghanistan. Ils séjournent maintenant en Bretagne en attendant l’asile. J’ai pu aller les voir le week-end dernier avec ma femme et mes enfants qui sont très amis avec Gorban et ses frères et sœurs. Je suis également en contact permanent avec des collègues en Afghanistan. »

Newspro&co : Est-ce facile, dans le contexte actuel d’aller en Afghanistan ?

O. J  : «  Il n’y a jamais eu autant de journalistes en Afghanistan. C’est la paix, les journalistes voyagent librement dans le pays. Les routes sont ouvertes, les gens voyagent De plus, la période est passionnante, j’aurais bien envie d’y aller mais c’est ma compagne qui part cette fois : c’est un peu chacun son tour. Elle a vécu là-bas, c’est vraiment son pays d’adoption. »

Newspro&co : Comment réagissent les gens quand ils apprennent votre métier ?

O. J :« Certains sont intéressés, d’autres s’en moquent. A l’étranger, c’est différent. Parfois, les gens ont plus de facilités à me laisser rentrer dans leur vie, de m’accueillir car ils savent que c’est pour une raison précise et je représente un intérêt pour eux en tant qu’étranger. D’autres fois, certains ont peur que je leur parle de choses qu’ils ne voudraient pas voir révélées dans les journaux. J’essaye au maximum d’établir un rapport normal avec eux. Une des grandes facultés d’un journaliste est de s’adapter aux situations et aux personnes. Un jour tu es avec des sans-papiers et le lendemain tu es au dîner de l’ambassadeur ! Bien-sûr, dans certains cas, il vaut mieux ne pas dire qu’on est journaliste ! »

Propos recueillis par Anais, Camille, Lili-Marie et Safia.

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